Dans les cliniques d’accouchement du monde occidental,
il n’y a guère d’espoir de se faire consoler par les louves.
Le nouveau-né qui réclame par tous les pores de sa peau le contact
originel avec un corps doux et mou qui irradie la chaleur est enveloppé
dans un lange sans vie. Il peut crier aussi fort qu’il veut, on le met
dans une boîte où il est abandonné à un vide torturant
et où il n’y a aucun mouvement (pour la première fois depuis
l’origine de son existence physique , depuis des millions d’années
de son évolution ou de sa félicité éternelle dans
l’utérus).
Le seul bruit qu’il puisse percevoir, ce sont les hurlements d’autres
victimes qui souffrent les mêmes indicibles tortures infernales. Ce bruit
ne peut rien signifier pou lui. Il hurle et hurle tant qu’il peut ; ses
poumons qui ne sont pas habitués à l’air s’épuisent
sous le poids de ce cœur désespéré. Personne ne vient.
Comme, de par sa nature, il croit que la vie est juste, il fait la seule chose
qu’il puise faire : il continue de hurler. A la fin il s’endort,
à bout de forces – toute une vie plus tard, hors du temps.
Il s’éveille dans l’angoisse inconsciente du silence, de
l’immobilité. Il pleure. Il brûle de besoin de la tête
aux pieds, de désir, d’impatience insupportable. Il ouvre la bouche
pour respirer et hurle, jusqu’à ce que le bruit remplisse son crâne,
qu’il soit prêt à éclater. Il crie jusqu’à
ce que la poitrine lui fasse mal, que sa gorge soit en feu. Il ne peut plus
supporter la douleur ; ses sanglots s’affaiblissent puis s’arrêtent.
Il écoute. Il ouvre et ferme les poings. Il tourne la tête d’un
côté puis de l’autre. Rien n’y fait. C’est insupportable.
Il recommence à hurler, mais sa gorge est trop fatiguée ; bientôt
il s’arrête à nouveau. Il raidit son petit corps torturé
de désir et il perçoit un soupçon de soulagement. Il remue
les mains et gigote. Il s’arrête, capable de souffrir, mais incapable
de penser, incapable d’espérer. Il écoute. Puis il se rendort.
Brusquement on le soulève ; l’attente de ce à quoi il devrait
avoir droit se manifeste à nouveau.
On enlève le lange mouillé. Soulagement.
Des mains vivantes touchent sa peau. On le soulève par les pieds et on
remet entre ses cuisses un autre morceau d’étoffe sec comme du
caillou et inerte. Immédiatement, c’est encore comme s’il
n’y avait jamais eu ces mains, ni le lange mouillé. Il n’y
a pas de souvenir conscient, pas trace d’espoir. Le bébé
se trouve dans un vide insupportable, hors du temps, dans l’immobilité
et le silence, plein de désir infini et inassouvi. Son continuum essaie
les mesures de sécurité, mais elles sont toutes uniquement propres
à pallier de petites défaillances dans un traitement par ailleurs
adéquat, ou bien demander un soulagement à quelqu’un dont
on présume qu’il l’apportera. Pour le cas extrême qui
se présente, le continuum n’a pas de solution. La situation dépasse
son expérience pourtant immense. Depuis quelques heures à peine
qu’il respire, le bébé a déjà atteint par
rapport à sa nature un degré d’aliénation dont même
son puissant système de sécurité ne peut plus le sauver.
Le séjour dans la matrice maternelle a été selon toute
vraisemblance le dernier dans cette atmosphère de bien-être ininterrompu
où, selon l’attente qui lui est innée, il aurait dû
passer toute sa vie. Toute sa nature se fonde sur l’idée que la
mère se comporte de façon adéquate et que les motivations
et les actes qui en résultent d’une part comme de l’autre
seront tout naturellement dans un rapport de réciprocité qui les
servira l’un comme l’autre. Quelqu’un vient et le soulève
délicatement.
Le bébé s’anime. On le prend certes trop timidement à
son goût ; mais au moins il y a du mouvement. maintenant il se sent à
la bonne place. Toute l’angoisse mortelle qu’il vient de traverser
n’existe plus. Il est couché dans des bras qui l’entourent
; et bien que sa peau ne retire aucune impression de douceur du contact avec
l’étoffe, rie qui annonce la proximité d’une chair
vivante, les mains et la bouche lui disent que tout est normal. La joie de vivre,
qui est l’état normal du continuum est presque parfaite. Il y a
le goût et la structure du sein, le lait chaud coule dans sa bouche avide,
il y a ce battement de cœur qui aurait dû être la liaison,
garantir le lien avec le corps maternel, ses yeux qui y voient à peine
perçoivent un mouvement. Le ton de voix aussi est bon. Il n’y a
que l’étoffe et l’odeur (sa mère met de l’eau
de Cologne) qui font qu’il manque quelque chose. Il tête et quand
il se sent rose et repu, il tombe dans la somnolence.
Au réveil, il est de nouveau dans l’enfer. Pas de souvenir, pas
d’espoir, pas de pensée qui puisse lui rappeler dans le dessert
de son purgatoire le réconfort de la visite auprès de sa mère.
des heures passent, et des nuits, et des jours. Il pleure, il se fatigue, il
s’endort. Il s’éveille et mouille ses couches. Maintenant
il n’en éprouve plus aucun bien-être. A peine ses organes
internes lui ont-ils communiqué le plaisir du soulagement que celui-ci
est à nouveau supplanté par une douleur croissante quand l’urine
chaude et acide attaque son corps déjà irrité. Il hurle.
Ses poumons épuisés ont besoin de hurler pour couvrir cette brûlure
aiguë. Il hurle jusqu'à ce que la douleur et les hurlements l’épuisent,
avant qu’il s’endorme à nouveau. dans sa clinique qui ne
constitue en rien une exception, les infirmières qui ont beaucoup de
travail changent les langes à heures fixes qu’ils soient encore
secs, humides ou complètement trempés ; et les enfants ont le
corps tout irrité quand elles les renvoient à la maison où
il y aura quelqu’un qui aura le temps de faire ce genre de choses et qui
les guérira.
Lorsqu’on l’emmène à la maison de sa mère (on
ne peut guère dire que ce soit chez lui), il est déjà tout
à fait au courant de la nature de l’existence. A un niveau préconscient
qui déterminera toutes ses impressions ultérieures de la même
manière qu’il sera réciproquement marqué par elles,
il sait que la vie est indiciblement solitaire, sans réaction à
aucun des signaux qu’il peut émettre et pleine de souffrance. Mais
il n’y a pas encore renoncé. tant qu’il y aura de la vie
en lui, les forces de son continuum essaieront toujours de retrouver leur équilibre.
la maison ne se différencie guère de la clinique d’accouchement,
si ce n’est pour l’irritation de la peau. les heures où il
est éveillé, l’enfant les passe dans la nostalgie, le désir
et l’inlassable attente de l’état « adéquat
» qui selon le continuum devrait remplacer le vide et le silence. Pendant
quelques minutes par jour son désir est satisfait et ce besoin de contact,
ce besoin qu’on le porte et qu’on le promène, ce besoin effroyable
qui le démange constamment est comblé. Sa mère fait partie
de celles qui, après bien des élucubration, se sont décidés
à autoriser à l’enfant l’accès à leur
sein. Elle aime d’une tendresse encore jamais connu.
Au début, elle a de la peine à le recoucher après la tétée,
surtout parce qu’il hurle si désespérément. mais
elle est persuadée de devoir le faire car sa propre mère lui a
dit (et elle est bien placée pour le savoir) que plus tard il serait
mal éduqué et lui ferait des difficultés si elle lui cédait
maintenant. Elle veut tout faire comme il faut ; et pendant un instant elle
sent que la petite vue qu’elle tient dans ses bras importe plus que tout
au monde. Elle soupire et le repose tout doucement dans son berceau capitonné
de tissu avec des petits canards jaunes, assorties à toute la pièce.
Elle s’est donné beaucoup de mal pour mettre des rideaux en coton,
un tapis en forme de panda géant, une table de toilette blanche, une
baignoire et une table à langer. Il fallait aussi du talc, du savon,
de la crème, du shampooing et une brosse à cheveux - le tout dans
des tons de bébé. Au mur, il y a des images de bébés
animaux habillés en hommes. La commode est pleine de petites chemises,
de barboteuses, de petits chaussons, de petits bonnets, de gants et de langes.
Dans l’angle sur le dessus il y a un mouton en laine et un vase de fleurs
- des fleurs que l’on a coupées, parce que la maman « aime
» aussi les fleurs.
Elle tire sur les bords de la petite brassière et couvre le bébé
d’un drap brodé et d’une couverture qui porte ses initiales.
Elle la regarde avec une certaine satisfaction. On n’a rien négligé
pour que l’aménagement de la chambre du bébé soit
parfait, même si par ailleurs le jeune couple ne peut pas encore s’acheter
tous les meubles qui sont prévus pour les autres pièces. Elle
se penche sur l’enfant et dépose un baiser sur cette joue soyeuse
; puis elle se dirige vers la porte alors que le premier hurlement de torture
lui transperce le corps. Elle ferme tout doucement la porte. Elle lui a déclaré
la guerre. Il faut que sa volonté l’emporte. A travers la porte
elle entend des cris, comme si l’on torturait quelqu’un. Son continuum
les identifie en tant que tels.
La nature ne donne pas de signe sans équivoque voulant dire que l’on
torture quelqu’un quand ce n’est pas vraiment le cas. Elle hésite.
Son cœur se sent attiré vers lui, mais elle résiste et s’en
va. Elle vient juste de le changer et de lui donner à téter. Elle
est donc sûre qu’en réalité il ne lui manque rien,
et elle laisse pleurer jusqu'à épuisement. Il s’éveille
et se remet à hurler. Sa mère jette furtivement un coup d’œil
par la porte pour s’assurer qu’il est couché comme il faut
: tout doucement encore, pour que l’attention qu’elle lui manifeste
n’éveille pas de faux espoir, elle referme la porte. Elle se précipite
dans la cuisine pour faire son travail, elle laisse la porte de la cuisine ouverte
pour entendre le bébé « si jamais il lui arrivait quelque
chose ». Les hurlements de bébé se changent en plaintes
chevrotantes. Comme personne ne répond, le mécanisme qui active
ses signaux se perd dans la confusion du vide sans vie, alors que le réconfort
aurait dû venir depuis longtemps. Il regarde autour de lui. Au-delà
des barreaux immobiles et le mur. Il perçoit des bruits qui n’ont
aucun sens, provenant d’un monde lointain. Près de lui, tut est
calme. Il regarde le mur, jusqu'à ce que ses yeux se ferment.
Lorsqu’il les rouvre, plus tard, les barreaux et le mur sont toujours
exactement pareils, mais la lumière est encore plus triste.
(J. Liedloff, The Continuum Concept, 1977.)
http://echarpes.ouvaton.org/site/textes/extrait%20Liedloff.htm